note d’intention

En montrant la manière dont notre société contrôle les chômeurs, nous nous écartons du réel pour proposer une légère dystopie, une manière d’aujourd’hui en pire. Nous avons voulu nous émanciper des détails conjoncturels pour viser une forme de métaphore : à travers la figure de l’entretien de contrôle, décrire un monde en mutation, à marche forcée.

Le trajet du dernier facilitateur humain emprunte à la tragédie l’issue fatale et annoncée. Les scènes d’entretiens sont autant de stations, comme un chemin de croix, chaque étape enfonçant davantage le personnage. Notre facilitateur est une « âme capturée », pour reprendre la belle expression d’Isabelle Stengers : quelqu’un placé dans l’impossibilité de penser et qui va pourtant recevoir, comme autant de coups de boutoir, une suite d’injonctions à la pensée. Un homme-machine, souffrant pour rien.

De même, nos personnages de chômeurs sont inspirés de la vie réelle mais avec une forme de synthèse et débarrassés d’effets qui les rendraient risibles ou folkloriques comme, par exemple, un mauvais usage de la langue. Nous nous sommes inspirés des échanges bien réels du documentaire “Bureau de Chômage” (Charlotte Grégoire et Anne Schiltz) pour proposer des situations de jeu à des comédiens – ce qui nous permettait aussi de nous détacher de toute considération d’ordre déontologique par rapport aux regards désagréables qui risquaient d’être portés sur des individus précarisés.

Nous avons soumis les scènes pré-montées à des personnalités engagées, porteuses d’une parole forte, en leur demandant d’analyser le cadre dans lequel ces contrôles s’insèrent, et d’exprimer toute l’étrangeté d’un tel système. Par ce biais, en jouant leur propre rôle, les philosophes apportent un éclairage personnel sur le monde et, simultanément, valident notre dispositif fictionnel en s’y insérant. Signalons au passage que toutes et tous nous ont fait confiance et ont accepté de jouer le jeu sans aucune vision d’ensemble du film, en train de se faire. Nous les en remercions vivement.

Glissant du faux documentaire à la tragicomédie, en passant par la science-fiction et la télé-réalité, le film se veut aussi un jeu sur la narration elle-même. Sous des airs de corporate avorté dont les rushes auraient été remontés par des lanceurs d’alerte un peu potaches, En marche est un film militant assumé, désespérément joyeux, dénonçant comment notre monde prétend se raconter tout seul.

Les séquences d’animation ne représentent pas une couche de discours supplémentaire mais, par la métaphore, une mise à distance critique du spectateur par rapport à ce qui lui est donné à voir et présenté comme inéluctable : l’implacable remplacement de l’homme par la machine.

Soulignons enfin que le film aborde deux thèmes brûlants d’actualité : le chômage et la dématérialisation du travail (automatisation, numérisation, perte du lien social).

L’emballement récent de l’Histoire (le confinement, la banalisation du télétravail, la crise économique qui couve, le traçage désirable sinon obligatoire, les réponses à la crise recherchées dans les outils numériques) place ces deux enjeux au centre de bien des débats sur la société de demain…